Il suffit parfois de peu de choses pour transformer une paisible partie de campagne en un stade en fusion.

Si l'on ne s'apprête plus aux courses comme pour aller à la messe et qu'on ne s'embarrasse plus de jumelles nacrées, le charme suranné des rencontres hippiques persiste. L'évolution des outils, qui donne des airs de salle de marché aux coursives du stade, la complexification des mécanismes de pari n'ont pas eu raison d'une atmosphère champêtre et complètement hors du temps. Le temps justement, subit une telle distorsion qu'il est difficile de dire si l'on a passé une heure ou la journée à l'hippodrome, fasciné par la rotation effrénée d'un faisceau de couleurs et de force. 

 

Le coup de feu ouvre grand la porte à l'irruption de l'irrationnel, et la torpeur automnale s'efface instantanément pour laisser place à l'enivrement de la compétition et du gain. Les casaques bariolées enfourchent des bêtes dont la puissance contraste avec un nom tout droit sorti d'un dessin animé pour enfant.  Au déploiement de cette incroyable énergie musculaire, qui semble s'être s'accumulée dans les boites de départ comme de l'eau dans un tuyau d'arrosage, se greffe le soutien fanatique de compagnons de route ponctuels.

 

En un instant, les paisibles spectateurs voient en effet leur rythme cardiaque se soumettre à la cadence infernale imprimée par le battement des sabots, et leurs regards s'agrippent à l'élu de leur mise. Ce qui n'était qu'un choix  statistique, basé sur une gestion des risques pragmatique au possible, devient l'espace d'une minute une relation d'une intensité stupéfiante: on ne cligne plus des yeux, et les cris deviennent progressivement des clameurs à l'entrée de la dernière ligne droite. La sélection finale, qui consacre un cheval et accessoirement son cavalier, apparaît comme le point d'orgue de cette puissante projection vers l'avant, et donne l'impression d'avoir été témoin du grand spectacle de la nature en mouvement.

 

Pourtant, jamais les foulées d'un cheval n'avaient suscité un tel engouement statistique: les flux d'argent sont tels qu'ils s'accompagnent de contrôles draconiens, comme la fameuse "photo finish" pour départager deux concurrents sur la ligne. Tout est scruté et quantifié, occasionnant un saisissant contraste entre la majesté naturelle du galop et le concentré de technologie qui l'encadre.

 

Au franchissement de cette fameuse ligne d'arrivée, les réactions sont elles d'une brutalité animale: les déçus et les ravis, dans une somme d'émotion qui semble parfaitement nulle, font voler les petits papiers qui ne constituent que la face émergée de paris largement dématérialisés. Cette vibration profonde est ressentie par tout le stade, au milieu duquel trônent les imperturbables canassons, plutôt apaisés de s'être dégourdi les jambes.

 

Alors qu'on empoche ses gains ou qu'on rumine sa défaite, qu'on refait le scénario de chaque virage en incriminant les conditions météo, déjà on s'affaire au milieu du protocole pour laisser la place  à la prochaine tornade, au prochain numéro d'équilibriste de purs sangs lancés à 50 km/h vers leur point de départ.

 

Puis, essoufflés par l'euphorie et grisés d'émotion, les uns et les autres réintègrent progressivement les attributs de leur personnage social après s'être accordé, le temps d'un tour de piste, un peu de spontanéité enfantine. 

 

Texte Benjamin Lendl

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